• Marianne Abramovici

Exercices d'écriture d'une expérience de service



Aujourd'hui, on rentre dans l'atelier d'écriture. J'ai écris cet exercice pour expliquer la différence que je faisais entre un récit ayant une épaisseur et un récit "incarné". Dans le premier cas, il s'agit d'avoir suffisamment de détails pour pouvoir s'imaginer dans le lieu. Dans le second, il s'agit de voir la scène à travers les yeux d'un personnage, ici une cliente.

En comparant ces deux récits, je me suis rendue compte que je n'appliquais pas totalement la règle que je m'étais fixée dans l'écriture (il y a tout de même un peu de "je" dans le premier) et que les éléments mis en avant était un peu similaires. D'où le troisième exercice qui vise à décrire la même scène, d'un autre point de vue que je vais essayer de rendre le plus différent possible.


Récit 1 : Description "épaisse"

La boutique a remplacé l'ancienne boucherie. Elle est un peu cachée par le marchand de journaux, quand on vient de la plage. Elle doit avoir trois ou quatre ans. Elle est encore très "neuve". Extérieur ou intérieur, c'est la couleur noire qui domine. Beaucoup de vitres aussi. Les produits mis en vitrines sont peu nombreux. Le nom de l'enseigne "fumoir de St Cast" en blanc se voit bien sur tout ce noir. Un panneau en ardoise précise les produits disponibles. On y retrouve l'incontournable "beurre Bordier" mais je découvre, dans la vitrine réfrigérée de l'intérieur, qu'ils ont toute la gamme : yaourt (?), crème, desserts à base de lait. On doit pouvoir parler d'épicerie fine, je suppose. Les produits de la mer, tartare, mousses, soupes sont mis en avant mais on trouve aussi bien des thés que des alcools, des moutardes que des caramels. On trouve, il va sans dire, les produits phares du fumoir de St cast, les différents poissons fumés et les préparations fraiches (tarama, tartares....). Mais, par rapport à la surface utile, ils ne sont pas dominants. La caisse est située près de l'entrée, un peu à l'ancienne. La boutique est tout en longueur, pas très large. On ne risque pas de se perdre. Il s'agit d'un libre service et les étagères présentent sagement les produits par famille, bien alignés, mais, pour la plupart des clients habitués, la patronne va chercher les produits. Il ne faut pas trop savoir ce que l'on cherche, faut de quoi on risque d'être déçu par la non disponibilité d'un produit. En revanche, si on veut se laisser surprendre, c'est assurément une bonne adresse.

Récit 2 : Description "incarnée"


Je ne suis pas encore habituée à ce que la vieille boucherie au tons rouge vif ait été remplacée par cette boutique neuve, vitrine des produits du "Fumoir de St Cast". Tout de noir, dans des matières nobles, elle a adopté les codes du luxe pour mettre en avant ces produits locaux. Dans la grande vitrine, les produits à base de poisson ne dominent pas. C'est plutôt un assortiment de produits colorés : épices, moutardes, miels, infusions. On trouve les produits à base de poissons (fumés) dans les vitrines réfrigérées situées tout au fond. C'est malin comme organisation, on doit passer devant toutes les autres étagères qui présentent les différentes familles de produits...et devant la caisse, noire également, où domine la patronne. Je dois avouer, toujours tirée à quatre épingles, cette Castaine a cependant le sens de l'accueil et du service. Ce "cependant" est de trop vraiment. Si je mets de côté ma perception d'étrangère, qui me colle à la peau depuis bientôt trente ans que ma mère a décidé de poser ces valises dans ce coin de la côte d'Armor, les castains sont accueillants, commerçants. Malgré tout, j'ai désormais l'allure d'une de ces estivantes qui ne vient que quelques jours par an et qu'on va accueillir avec respect et connivence. J'ai acheté le produit phare de la maison, les coquilles St Jacques fumées, sans poser de question ! C'est comme un signe extérieur de castitude, je n'ai donc pas besoin d'être initiée, qu'on me décrive les différentes manières de préparer ce met de choix (je les ai déjà toutes testée et j'ai fait mon choix) ni même d'expliquer le prix, lié à la rareté du produit. Non, au lieu de cela, la patronne me dit : "il en restait ? Vous avez bien fait, ce sont les dernières de la saison". "Oui, j'ai pris les deux dernières". "Oh ?" "L'année dernière, je les avais manqué, cela fait deux ans que je n'en ai pas pris". Mon adoption, déjà bien en route, est définitivement scellée par ce court échange. Un grand sourire m'accueillera lors de mon prochain passage !


Récit 3 2ème description incarnée. Au masculin

Aucune moutarde ne m'attire dans le rayon de la petite surface de cette station Balnéaire où je viens d'amarrer mon bateau. Je suis là, les yeux dans le vague devant ce rayon désespérant. J'ai du bougonner en moi-même contre le peu de produits disponibles car une vielle dame me répond. "Vous cherchez une moutarde ?, vous devriez essayer au fumoir de St Cast, là vous ne serez pas déçu par le choix !".

Un peu étonné, je la remercie et je lui demande où ce situe ce "fumoir" et elle me dit, "Oh, juste à gauche en remontant vers la plage, avant le marchand de journaux".


Comme c'est sur mon chemin, je décide de reporter mon achat de moutarde et me dirige vers ce "fumoir". Je ne sais pas à quoi je m'étais attendu mais pas à cette boutique plutôt neuve, dans des tons sombres, que j'aurais tout à fait pu croiser dans ma ville de Bordeaux.

Les deux vitrines sont grandes et je remarque effectivement un assortiment de moutardes exposé. Je décide de rentrer. Je note la rampe pour handicapé (bon point) mais le passage entre la caisse et le magasin est étroit. J'arrive cependant à me glisser entre le mur et la cliente qui finit ses emplettes en échangeant joyeusement avec l'employée. Décidément, les gens d'ici ont la convivialité facile.


Je suis un peu perdu d'abord devant l'assortiment. On est davantage dans une épicerie fine que dans un fumoir, quoi que veuille dit ce terme. Je finis par trouver le rayon que je cherche. En fait, il n'y a que deux marques de moutarde différentes mais elles proposent chacune plusieurs parfums. Je me laisse tenter par une moutarde au yuzu et aux algues (je me demande bien ce que cela va donner mais sur un poisson en papillote, cela peut le faire) et une moutarde à l'ancienne, dont la couleur, allez savoir pourquoi, m'inspire.

J'avoue que j'apprécie qu'il s'agisse de petits contenants même si, je crois que pour ma tension, il ne vaut mieux pas que je calcule le prix au kilo.

En me tournant pour repartir vers la caisse, je comprends enfin le lien avec le nom de cette boutique. Dans des armoires réfrigérées, au fond du magasin, il y a un (petit) assortiment de poissons fumés. Visiblement, c'est une production locale. Bon, le poisson, je le préfère frais mais en revanche, je m'arrête pour prendre un beurre Bordier fumé (encore un produit local hors de prix, mais j'avoue qu'il fait son effet sur une galette sarrazin et, comme j'ai prévu cela au menu de ce soir....)

Je ne fais pas l'effort d'essayer de comprendre quels sont les autres produits proposés dans la boutique. Je la trouve assez sombre et pas très agréable, vraiment trop étroite pour moi. Je remarque en payant que des confiseries sont proposés à la vente. Aucune n'est offerte en dégustation. Dommage.


En ressortant, je goûte quelques instants le soleil. Je ne peux pas dire que j'ai eu froid, dans cette boutique mais c'est quand même le sentiment qui me reste. Aucune odeur, aucun goût, un silence de cathédrale dès que la cliente fut partie. Je suis content de mes achats mais je ne pense pas que j'y retournerais. J'ai vu qu'on vendait aussi du beurre Bordier à la fromagerie du Port.

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