• Marianne Abramovici

Transformation digitale et mutation de l'enseignement supérieur : Questions à M. Belletante


A propos du chapitre : Transformations dans l'enseignement du management in Transformation digitale et enseignement supérieur, éditions EMS Management & Sociétés


Pour un débat constructif : questions à Bernard Belletante a propos de son chapitre sur Enseignement supérieur : une industrie en pleine mutation


Cher Monsieur Belletante

Avant de vous interrogez sur certains points de votre chapitre, permettez-moi de me présenter afin que vous sachiez d'où je parle.

Je suis maître de conférences depuis 21 ans à l'Université aujourd'hui nommée Gustave Eiffel. Quand j'y suis rentrée, elle s'appelait Université de Marne-la-Vallée et c''était la dernière née du plan Université 2000. A l'époque, il s'agissait d'une université jeune, de proximité et tournée vers l'apprentissage. Aujourd'hui, elle est plus que jamais tournée vers l'apprentissage mais elle a bien grandie, forte d'unions successives et vise une place nationale (voire internationale) sur la ville FUTURE.


Bien que passée par l'Ecole Normale Supérieure de Cachan (pour mon DEA et mon doctorat), je suis essentiellement un produit de l'Université. J'ai enseigné et j'enseigne encore parfois dans des écoles de commerce mais il se trouve que mes plus longues coopérations sont avec des écoles consulaires.


J'ai du mal avec l'approche clientéliste de certains directeurs de programme ou étudiants. Autant je suis d'accord pour qu'on évalue la qualité de l'expérience apprenant, autant je ne pense pas qu'un étudiant sache ce qu'il doit apprendre pour avoir un niveau.


Cela fait 20 ans que, à différent titre, je réfléchis à l'évolution de notre métier. Dès ma seconde année d'exercice, j'avais travaillé avec DUNOD sur un projet de livre augmenté, qui aurait pu être personnalisé (une base de chapitres de références, des ressources spécifiques par l'enseignant ainsi que des exercices et TD), projet qui a échoué sur le modèle économique.


Quand on nous a annoncé la révolution de notre profession avec l'arrivée des MOOC, je me suis demandé ce qui resterait de nos compétences si nous devions devenir un simple ensemblier de ressources qui seraient prises parmi toutes les ressources disponibles gratuitement et j'en ai conclu qu'on avait encore un peu d'avenir en tant qu'évaluateur du niveau atteint par nos étudiants.... En attendant peut être la transformation de cette activité par l'IA.


Mais on n'y est pas encore. Les MOOC ne sont pas venus faire disparaître nos amphis et nos cours. Et, même avec la pandémie, nos étudiants ont boudés ces ressources pour préférer nos pauvres cours zoom, malgré notre absence d'éclairage, d'effets musicaux, de sous-titre et autres animations.


Voilà, maintenant que je me suis présentée, voici mes étonnements à la lecture de votre chapitre.

Pourquoi finissez vous votre second paragraphe sur la dématérialisation de l'enseignement sur : "c'est la servicisation de l'éducation".

Je ne saisis pas. L'enseignement est un service bien avant sa digitalisation. Au vu de ce que vous avez écrit juste avant, peut-être voulez vous parlez de la plateformisation de l'éducation ? Mais de quoi parle-t-on ? D'un écosystème à la fois physique (un campus, un corps professoral) et digital (LMS) qui sache nouer des partenariats agiles avec des fournisseurs spécifiques ? N'est-on pas déjà dans cet environnement ?


Sur la troisième mutation, il me semble que vous évoquez les transformations dans la formation continue et sur ce point, cette mutation est effectivement déjà à l'oeuvre. Mais nos recruteurs sont-ils prêts à ne plus exiger de leur nouveau employés des diplômes attestant d'un niveau initial ? Est-ce votre avis ou bien cette mutation que vous décrivez ne concerne-t-elle que la formation continue (qui, certes, représente une part non négligeable du "marché" des écoles de commerce).


Quand à votre quatrième mutation, je ne la comprends pas. "Il doit y avoir un changement majeur des modèles mentaux qui doivent accepter les porosités entre monde académique et monde économique, entre les formes d'intelligence, les types d'expérience, les multiples experts, les espaces de travail". N'est-ce pas ce qui est déjà à l'oeuvre quand une partie de la formation est en apprentissage ? Quand on reconnaît et encourage les activités extra-scolaires des étudiants ? Quand on demande à une part non négligeable du corps enseignant d'être des professionnels ?


Pourquoi sous-entendez vous que cette révolution mentale est devant nous ? A quelles résistances, notamment dans les écoles de commerces, faites vous allusion ?


Pour la dernière de vos "mutations" qui est devenue une "mutualisation", c'est tout un programme néolibérale de l'enseignement supérieur que vous dressez. Plus de monopole, plus de corps d'enseignants-chercheurs permanents, plus de reconnaissances lié à l'investissement dans la formation à la recherche par la recherche. Pourquoi faire encore un doctorat quand le premier expert auto-déclaré peut "valoir" autant que nous dans un programme de formation ?


Je peux comprendre votre point de vue de directeur d'écoles. Après tout, il y a encore des collectifs d'enseignants soudés qui peuvent résister même dans des Business School.

Mais cette évolution serait-elle vraiment au service des étudiants ?


Permettez moi de proposer une autre mutation si nous devions en arriver là.

Les enseignants-chercheur réorienteraient largement leur activité pour mettre à disposition gratuitement leur savoir en ligne. Ils multiplieraient les blogs, les prises de positions argumentées sur Twitter, Linkedin ou Tik-Tok. Ils proposeraient régulièrement des webinaires et entretiendraient avec un grand sens du service public une communautés composées de leurs anciens étudiants (du temps où les institutions scolaires existaient encore) et des personnes de ce réseau les ayant découvert au hasard d'une publication.


Ils publieraient beaucoup plus régulièrement des livres, bandes-dessinées, reportages accessibles, étant libérés des contraintes du publish or perish puisqu'ils ne dépendraient plus d'institutions. Ils seraient auto-entrepreneurs et vivraient essentiellement de cagnotes Leetchi et de la vente de leurs productions intellectuelles, et, de temps en temps, une prestation conférence pour les dernières institutions encore existantes.

34 vues0 commentaire