• Marianne Abramovici

Tentative d'épuisement d'un lieu...

Décrire avec minutie et sans émotion un lieu, non pas de mémoire, mais par une observation non dirigée.


Ressentir et écrire sans présupposé de ce "qu'il faudrait décrire" pour rendre compte de la fonction, de la "beauté" de la qualité du lieu choisi.


Décrire parce tout ce qu'on perçoit, tout ce qu'on saisit ne serait-ce pour comprendre ce qui attire, naturellement notre regard et ce que nous laissons de côté, inconsciemment.


Ecrire dans un temps court, ramasser sans y penser un maximum d'informations par écrit, que l'on retravaillera par la suite.


Cet exercice d'écriture, inventé par Perec, est, avant tout un exercice d'observation. Voici les indications qu'il nous donne, pour un lieu extérieur : rendre compte de "ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures, des nuages". Il s'agit d'apprendre à découvrir "le bruit de fond", le non signifiant sur lequel s'imprime image, geste, évènement qui eux, seront signifiants et restera dans notre mémoire.


La vie ne peut être que l'extraordinaire même si c'est la matière "naturel" de nos récits, oraux et écrits. Il importe de donner aussi de la place à ce que Perec appelle "l'infra-ordinaire".


Parfois appelé par Perec "Travaux pratiques", la règle d'écriture de "tentative d'épuisement d'un lieu" constitue effectivement en un exercice d'écriture intéressant à de multiples niveaux. Je n'en listerai ici que ce que j'en attends, en tant qu'enseignant de management de service et de design.


L'absence apparente de finalité, la grande liberté donné d'écrire tout ce que l'on perçoit, le plus possible dans un temps court, sans se préoccuper d'abord de style ou de construction doit libérer la main comme on libère la parole.


Cet exercice permet de rassembler des éléments d'observation que l'on pourra, par la suite, tenter d'analyse : combien a-t-on décrit d'éléments d'inanimés ? Combien de comportements humains ? A t'on préféré l'écriture d'un ensemble ou bien s'est-on focalisé sur quelques éléments remarquables ? Notre texte rend-t-il compte essentiellement de ce qu'on a vu ou bien note-t-il également d'autre éléments perçus comme la température ou les sons ?


Bien que sensé nous détacher de notre propre regard pour nous concentrer sur ce que l'on regarde, le résultat dit autant de nous, de ce qui nous semble important comme de ce que l'on ne remarque même pas. En ce sens, prendre le temps de faire cet exercice à plusieurs reprises, dans des lieux à la fois similaires et différents ou bien encore à des moments de la journée ou de l'année différents permet de prendre conscience, de ce que notre regard embrasse et de ce qu'il laisse de côté.


Pour finir, voici un exemple d'exercice (une demi-heure environ) réalisé non pas dans un lieu extérieur mais dans un amphithéâtre, un matin de surveillance de score SIM.


Tentative d’épuisement d’un amphi (9 Octobre, surveillance du score SIM)



L’atmosphère est fraiche. Pour moi, le courant d’air reste agréable mais la ventilation est juste un peu trop forte. Je vois des étudiants en blousons, emmitouflés dans leur polaire.

La ventilation produit un grondement sourd, comme une note basse et continue que rompt le bruit de froissement des pages de sujets que l’on tourne, le craquement des chaises, le claquement des lunettes soudainement posée sur leur tablette.

Quelques raclements de gorges, parfois notes isolées, parfois en grappe dans une succession de toux.


Face à moi, seize marches, qui permettent d’accéder aux dix rangées de l’amphithéâtre. Les marches sont couvertes d’une moquette bleue marine, tendant vers un bleu gris par l’usure et la poussière de craie incrustée.

Le mobilier est en bois clair et il reste tout à fait neuf. Pas de marques écrites sur les tables, pas de chaises cassées. On ne croirait pas que le bâtiment a déjà près de vingt ans.


L’amphithéâtre est réparti en deux rangées de huit chaises, de part et d’autre de cette allée centrale face à moi. De chaque côté, trois séries de petites fenêtres rectangulaires , très peu hautes mais très longues, trois fenêtres de même longueur mais un peu décalée de bas en haut. Cette série de trois est répétées quatre fois sur toute la profondeur de la pièce permettant un éclairage naturel qui reste cependant insuffisant. L’amphithéâtre est en effet construit au rez-de-chaussé côté étang et les arbres hauts qui bordent ce dernier empêche le soleil de l’éclairer. Les spots électriques, heureusement diffusant une lumière blanche, pas trop agressive sont donc constamment utilisés.


Au fond, à gauche, une autre baie vitrée, qui fait toute la hauteur de l’amphithéâtre mais est teintée en bleue. De l’autre côté, c’est une porte de secours.


Je suis restée immobile quinze minutes, sur mon estrade, à mon bureau, et je commence à ressentir l’inconfort lié à la température décidément trop fraiche. Pas de danger que les étudiants ne s’endorment sur leur copie mais, j’imagine que ce climat ne les incitera pas à rester à cette épreuve plus que nécessaire.

Dix neuf étudiants planchent sur le côté gauche de l’amphi

Ving-huit sur le côté droit.


Vingt deux étudiants, vingt cinq étudiantes


4 pardessus rouges, trois blanc, trois gris clairs, un lilas, un rose qui forment des tâches claires dans un ensemble dominé par le noir et le bleu marine.


Plus d’un étudiant sur deux porte un haut à capuche mais seul l’un d’entre eux la porte sur la tête. Ils sont tous masqués, la très très grande majorité porte des masques jetables : quatorze noirs, dix huit bleus, quatre blancs, un bleu marine à bande blanche, deux gris. Une étudiante dort, la tête entre ses bras. Couleur de masque non identifiée.


Sur les tablettes, cinq petites bouteilles d’eau, trois gourdes, une bouteille d’ice tea, une brique de lait. Une montre, trois paquets de mouchoirs, une paire de lunette.


Je ne peux pas compter exactement le nombre d’étudiants composant avec la main droite et ceux avec la main gauche car certains n’ont pas leur crayon à la main ou bien sont cachés par ceux d’en dessous. Mais, dans les premières rangées, j’identifie au moins trois étudiants gauchers.


La vitre du fond, teinte en bleue projette le reflet des arbres de l’étang sur une lumière bleue roi irréelle. Je me demande quel serait l’effet sur un amphi non éclairé.



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