• Marianne Abramovici

"Je vous interdis strictement de me mettre une note!"

Avant il y avait

Il y avait des "bon point", des "images", des "témoignages des satisfactions".

Vous allez me dire : "Mais, c'était pour les enfants !"

Je pourrais vous répondre : Il y avait aussi des médailles du travail, des "ouvriers du mois"....Bref, des signes extérieurs de reconnaissance


Source Bibliothèque Forney


Aujourd'hui, il y a NPS, baromètre de satisfaction, like/dislike.... Ce n'est plus seulement la reconnaissance mais le jugement, l'évaluation qui est en jeu. Et, pas loin, tout près, la sanction.


-"Tu ne peux pas aller contre la modernité !"

Non, je ne peux pas. Mais je peux la questionner


"Je vous interdis formellement de me mettre une note sur un site de billeterie. Quel les choses soient bien claires entre nous. (...) C'est un win/win. On s'arrête là. On ne se met pas de notes" (Blanche Gardin)


https://www.youtube.com/watch?v=5JXCIStOPpM


Qu'il est libérateur notre rire face à cet extrait de sketch !

Pourquoi ? Pourquoi j'ai envie de rire ! Pourquoi je suis touchée par cette exclamation

Parce que tu as raison Blanche. On ne peut pas évaluer un spectacle. On ne peut pas évaluer un cours. Cela n'a pas de sens. On arrête tout et on réfléchit.


Si, en tant qu'enseignant, je peux faire une promesse, une seule, c'est que mon enseignement, le choix pédagogique dont je suis la seule responsable correspondra à la décision prise, par une équipe pédagogique, de contenu, de maquette en relation avec une formation et un diplôme.


Mes choix ne visent pas la satisfaction des étudiants, en premier lieu. Ils visent l'atteinte d'un objectif : celui de former des étudiants à des compétences qui soient utiles pour leur cible métier.


Dans un monde idéal, l'Université a mis suffisamment d'outils en place pour faire comprendre les objectifs de cette formation, les étudiants ont suffisamment réfléchi, discuté, expérimenté en amont pour déterminer leur objectif professionnel, l'équipe pédagogique a suffisamment travaillé et discuté avec son comité de perfectionnement, suffisamment composé de professionnels investis, pour que son offre de formation soit pertinente.


Bref, dans le meilleur des mondes, tout le monde est sur la même longueur d'onde et les constellations s'alignent.


Dans la vraie vie, notre formation est le second choix d'une partie de nos étudiants, une autre partie rencontre son "coup de coeur professionnel" en cours de route et change son orientation, une partie encore vient d'un cursus d'études qui leur a déjà apporté les compétences au programme, une partie de notre enseignement est déjà daté.... Bref, des sources d'insatisfactions (les irritants) sont légions.


A chaque cours, certains étudiants sont largués, par défaut de motivation, défaut de compréhension, par réticence aux activités proposées. Et ils manifestent leur déplaisir de façon sensible pour l'enseignant qui, à son tour, peut se démotiver, perdre le fil, ne plus réussir cette étrange magie qu'est un cours réussi.


Car, si on s'arrête quelques instants, un cours réussi, c'est un petit miracle. Un alignement des planètes improbables : un thème nouveau, des connaissances qui éclairent des problèmes déjà rencontrés par les étudiants, des méthodes qui leur semblent accessibles, facilement transposables dans leur milieu professionnel !


Il ne s'agit pas seulement que la matière enseignée soit accessible mais également que l'étudiant (et l'enseignant) soit réceptif en même temps pour que ce miracle opère.


"Qui relève les compteurs ?" demande Blanche Gardin


Oui, qui ? Car ce qui est partie d'une intention louable d'améliorer en continu la formation proposée s'est transformé en un outil un peu monstrueux qui, parfois, fait plus de mal que de bien. Qui détermine le "questionnaire d'évaluation" donnant ainsi "le cadre" de ce que doit être un cours "bien fait". Comment évaluer l'item "les diapositives sont-elles claires et pertinentes" quand l'enseignant a renoncé à utiliser des power point... Le diable se cache dans les détails d'une grille d'évaluation qui se transforme en une machine à conformer, et tant pis si la liberté et l'innovation pédagogiques sont maltraitées.


Qui informe les enseignants et comment ? Avec la meilleure volonté du monde, on réintroduit dans notre univers a priori non hiérarchique des postures de domination entre celui qui reçoit les évaluations et celui qui est évalué. Et l'information n'est jamais symétrique. Il y a toujours un non dit qui légitime le regard condescendant et le jugement. Je n'ai pas dit que c'était toujours le cas mais cela arrive, toujours trop souvent.


Qui met en contexte, nuance, trie ? Car, quand on lit l'ensemble des évaluations d'une formation, on finit par reconnaître les "Iznogoud", les frustrés et les déçus qui se défoulent d'irritations réelles mais pas toujours en lien avec la chose évaluée.


Est-ce que cet exercice nous grandit réellement ?

Cela fait 20 ans que je suis évaluée. Je peux dire que j'ai connu les montagnes russes dès ma première année, meilleure enseignement dans une formation, pire enseignement dans l'autre. Je mentirais en affirmant que je n'ai rien appris. J'ai très vite compris qu'une évaluation était relative, que mes points forts et mes points faibles étaient toujours définis en fonction des autres intervenants ce qui interroge sur le sens réel de cet exercice. Voudrait-on vraiment des clones ? Faut-il tous, au contraire, se différencier au risque que nos étudiants n'attendent plus qu'une chose : un cours magistral prévisible et ennuyeux !


Aujourd'hui, j'aimerais recevoir de temps à autre un témoignage de satisfaction, un petit mot, une remarque qui me dit que le miracle décrit ci-dessus s'est produit. Vraiment, cela serait un rayon de soleil.


Et je vais finir sur le souvenir d'un rayon de soleil. C'était un examen sur table de Techniques Quantitatives de Gestion dont l'enseignant responsable était Laurence Bancel-Charensol. Chargée de TD, je lui avais proposé un exercice très iconoclaste où la question des conditions nécessaires à la prévision d'un phénomène statistique s'appuyait sur un extrait d'un roman policier "Pars vite et reviens tard' de Fred Vargas. Les questions étaient très en lien avec le cours. Il n'empêche, partir d'un dialogue entre le commissaire Adamsberg et son adjoint Danglard sur la possibilité de prévoir les "faux" signes associés au risque de peste, voilà qui n'était pas banal et Laurence avait pris un risque en acceptant ma suggestion.


Plusieurs étudiants sont venus nous dire / ou bien ont rédigés sur leur copie, le plaisir qu'ils avaient éprouvé dans cet exercice. Pour nous, qui étions tout de même un peu anxieuse de la façon dont cet examen serait reçu, ces manifestations spontanées, en dehors de tout dispositif formel, ont été des cailloux blancs nous montrant "la bonne voie".


Peut être, comme le suggère Blanche Gardin, faudrait-il retrouver de la spontanéïté, de la relation humaine dans nos échanges là où les dispositifs d'évaluation, pour nécessaires qu'ils soient, sont trop souvent source de quiproquos.

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